Des systèmes agroforestiers et des paysages agricoles plus diversifiés pour faire face à la maladie du Swollen Shoot du cacaoyer

03/03/2026
La maladie du Cocoa Swollen Shoot Virus (CSSV) représente aujourd’hui une menace majeure pour la cacaoculture en Côte d’Ivoire et au Ghana. Cette maladie virale, transmise par des insectes, dévaste des régions entières et rend souvent inefficaces les tentatives de replantation. Les vastes surfaces de cacaoyères plantées de façon continue et en plein soleil à partir des années 1960, d’abord dans le Centre-Ouest, puis dans le Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire, sont aujourd’hui les premières touchées par la maladie. Le CSSV s’y propage sans rencontrer le moindre obstacle et y est particulièrement virulent pour des cacaoyers rendus plus fragiles par l’âge et les changements climatiques. Les travaux conduits entre 2020 et 2025 dans le cadre du projet Cocoa4Future font émerger des solutions préventives efficaces et durables fondées sur l’agroforesterie et la biodiversité, qui en restaurant les équilibres écologiques renforcent la résilience des plantations.
Plantation de cacao de M. Ambroise N’Koh, adepte de l’agroforesterie et de la lutte biologique, et sacré meilleur producteur de cacao au monde en 2019 lors du Salon du Chocolat de Paris. Azaguié en Côte d’Ivoire © Régis Babin
Plantation de cacao de M. Ambroise N’Koh, adepte de l’agroforesterie et de la lutte biologique, et sacré meilleur producteur de cacao au monde en 2019 lors du Salon du Chocolat de Paris. Azaguié en Côte d’Ivoire © Régis Babin

Plantation de cacao de M. Ambroise N’Koh, adepte de l’agroforesterie et de la lutte biologique, et sacré meilleur producteur de cacao au monde en 2019 lors du Salon du Chocolat de Paris. Azaguié en Côte d’Ivoire © Régis Babin

Des systèmes diversifiés pour améliorer la régulation naturelle des cochenilles vectrices

Le CSSV est une maladie vectorielle transmise par de petits insectes, appelés cochenilles farineuses, qui se nourrissent en piquant le cacaoyer. Ces dernières produisent un miellat riche en sucre qui attire les fourmis et les amène à protéger les colonies. Les cochenilles sont en effet attaquées par un large éventail d’ennemis naturels, en particulier des coccinelles, des micro-hyménoptères parasitoïdes et des micro-diptères connus sous le nom de Cécidomyies. Nos travaux ont montré que les cacaoyères conduites en systèmes agroforestiers présentent des communautés d’ennemis naturels plus riches en espèces et plus efficaces dans la régulation des cochenilles vectrices du CSSV par rapport à des plantations moins diversifiées. De plus, c’est dans les systèmes agroforestiers les plus jeunes et diversifiés que la régulation naturelle des cochenilles est la plus efficace. Dans les systèmes vieillissants, des espèces de fourmis dominantes et agressives s’imposent durablement et protègent les cochenilles vectrices de leurs ennemis naturels, contribuant à la pullulation des vecteurs.

Réduire la gravité des symptômes du CSSV par l’ombrage des plantations

Une étude conduite au Ghana a montré que les systèmes agroforestiers avec un taux d’ombrage d’environ 50%, au lieu des 30-40% généralement préconisés, pouvaient réduire de façon significative la gravité des symptômes du CSSV, tout en maintenant les rendements à des niveaux satisfaisants. Les travaux menés au Ghana et en Côte d’Ivoire ont confirmé que les foyers de maladie étaient plus fréquemment observés dans les zones des plantations exposées à la lumière directe du soleil et que les cacaoyers situés sous les arbres d’ombrage présentaient moins de symptômes. Si les mécanismes impliqués dans l’effet de l’ombrage sur le CSSV ne sont pas clairement expliqués, il est probable que le stress des cacaoyers exposés à une forte luminosité et à un manque d’humidité dans le sol réduise leur capacité à résister à la maladie. 

Limiter la propagation du CSSV et protéger les nouvelles plantations grâce à des cultures barrières

L’épidémie de CSSV est essentiellement liée aux déplacements des cochenilles vectrices. La dispersion active des cochenilles se limitent à quelques mètres, mais elle est responsable du passage de la maladie d’un cacaoyer infecté à ses plus proches voisins, autrement dit une progression en « tache d’huile ». Mais les cochenilles peuvent également être transportées par le vent sur de courtes distances, donnant alors naissance à de nouveaux foyers à quelques dizaines de mètres du foyer initial. Ce constat a très vite amené les chercheurs à considérer l’usage de cordons sanitaires ou de cultures barrières pour stopper la propagation de la maladie par les cochenilles. Dans le cadre des projets BarCo et Cocoa4Future, nous avons testé des haies de caféiers et d’Acacia mangium de 10 mètres de large autour de nouvelles plantations de cacaoyers, installées au sein de foyers de maladie. Après 6 années de suivi sanitaire des parcelles, nos résultats montrent que les cultures barrières n’ont pas empêché le passage des cochenilles farineuses, mais ont bien ralenti l’entrée de la maladie dans les parcelles. De par sa croissance rapide, l’Acacia mangium a formé une barrière « coupe-vent » efficace en moins d’un an, mais il a demandé beaucoup d’entretien. Les barrières de café ont également bien fonctionné mais elles pourraient réclamer une attention particulière, car elles hébergent des colonies importantes de fourmis qui peuvent transporter les cochenilles infectieuses sur de courtes distances. La consultation des producteurs révèle qu’il faut impérativement considérer l’intérêt socio-économique et culturel de ces derniers dans le choix des plantes barrières.

 

Récolte de cacao © Cirad

Récolte de cacao © Cirad

Gérer la maladie du CSSV à l’échelle du paysage agricole

Il existe en Côte d’Ivoire et au Ghana des régions entières qui semblent résister à la maladie du CSSV, bien que le cacaoyer y soit cultivé depuis des décennies. En Côte d’Ivoire en particulier, ces régions sont souvent caractérisées par des paysages agricoles plus diversifiés, où les cacaoyères sont fréquemment isolées les unes des autres par d’autres cultures. Poussés par ce constat, nous avons mené une analyse de l’effet de l’environnement paysager des plantations sur l’incidence de la maladie. L’adaptation d’un modèle épidémiologique (Landsepi) basée sur des données d’incidence de la coopérative ECAM de Méagui (Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire) a permis de simuler la progression du CSSV dans un paysage plus ou moins diversifié. Nos résultats montrent clairement que la proportion de cacao, la configuration paysagère via le degré d’agrégation des hôtes sont des leviers potentiels de régulation de la propagation du virus. A partir de ce constat, une ébauche de prototype de jeu sérieux a été mis en œuvre lors d’un atelier à la coopérative, avec pour objectif d’explorer la faisabilité d’une gestion collective de la maladie basée sur la diversification des cultures à l’échelle du paysage.  Cette approche à l’interface entre modélisation, agroécologie et sciences participatives et au service de systèmes cacaoyers plus durables, a été reconnue par une nomination à l’appel à projets 2025 du Défi Clé Octaave du projet TACTIC (Transition Agroécologique par la Coordination Territoriale et l’Innovation Collective pour la gestion du CSSV en Côte d'Ivoire). Il permettra de poursuivre le développement du prototype, afin d’évaluer dans quelle mesure producteurs et coopératives perçoivent le paysage comme une unité pertinente de gestion et de tester leur capacité à élaborer des stratégies coordonnées, sous contraintes économiques, conciliant profit individuel et résilience collective.

Recommandations pour la lutte contre la maladie du CSSV

Qu’elle soit déployée à l’échelle de la plantation, de son environnement proche ou du paysage agricole, la diversification végétale doit constituer la pierre angulaire des programmes de lutte contre la maladie du CSSV. Construits de façon collective, en prenant en compte l’avis des producteurs, et en s’appuyant sur le renforcement des capacités techniques et des incitations financières mis en œuvre par l’Etat notamment, ces programmes pourront se structurer sur les recommandations suivantes :

  1. Renouveler et diversifier les systèmes de cacaoculture en y associant des arbres, afin de limiter les pullulations des cochenilles vectrices en rétablissant les équilibres écologiques nécessaires à la régulation de ces cochenilles par leurs ennemis naturels. Il convient par ailleurs de cibler certaines espèces de fourmis arboricoles prolifiques comme les Crematogaster (fourmis noires) qui protègent les cochenilles, en détruisant manuellement leurs nids dans les grands arbres et en éliminant le bois mort qui peut les héberger.
  2. Adopter des densités d’arbres d’ombrage plus élevées (taux d’ombrage de 50%) que les recommandations habituelles, dans les régions particulièrement touchées par la maladie, de manière à atténuer son impact sur les cacaoyers. De façon générale, un ombrage homogène au-dessus des cacaoyers est un moyen de les préserver du stress hydrique qui les fragilise face à la maladie.
  3. Intégrer dès à présent l’usage des cultures barrières dans les stratégies de réhabilitation des plantations pour la lutte contre le CSSV. Le caféier ou l’Acacia mangium sont des cultures barrières intéressantes, mais le développement de haies plurispécifiques et multifonctionnelles, adaptées aux besoins socio-économiques et culturels des producteurs doit être privilégié.
  4. Développer des stratégies de gestion collective du CSSV basées sur la diversification des cultures à l’échelle du paysage. Pour y parvenir, il est essentiel d’encourager les coopératives à renforcer la surveillance des zones touchées et à soutenir les producteurs dans la diversification de leurs cultures et l’aménagement du territoire, en mettant en place des stratégies équilibrant rentabilité individuelle et résilience collective.